Comment le label français Lumière Noire construit un son au-delà des genres ?



« Il n’y a pas de son Lumière Noire, il y a une attitude. » Depuis sa création, le label parisien fondé par CHLOÉ a construit sa réputation sur un paradoxe assumé : rassembler des artistes qui, sur le papier, n’ont presque rien en commun, et laisser leur singularité faire le reste. Troisième volet de la série de compilations « Flash », Flash Vol.3 en offre une nouvelle démonstration, réunissant quatre artistes aux univers radicalement différents — Awir, Clément ASWF, Don Turi et Neurotypique — pour quatre morceaux qui ne cherchent jamais à se ressembler, et qui pourtant, mis bout à bout, dessinent très clairement ce qu’est devenu Lumière Noire.

 

La compilation Flash Vol.3 VA de Lumière Noire: la liberté comme format

 
Prévu pour le 18 septembre 2026 sous la référence LN068, Flash Vol.3 ouvre avec « Hatsukoi » d’Awir Leon, hypnotique fusion de minimal et de techno construite sur une percussion roulante et un détail mélodique en perpétuel mouvement. Suit « Music Is A Stranger Without A Name » de Clément ASWF — vieux complice de CHLOÉ et moitié du duo Aswefall — sorti en teaser dès le 4 septembre, un titre analogique où voix oniriques et synthés expressifs dessinent un deep house aussi émotionnel que souterrain. Don Turi referme la face club avec « Time Signature », morceau de techno épurée où la retenue fait tout l’impact. Neurotypique clôt la compilation avec « The Gates », pièce la plus éloignée du dancefloor, entre rythmes brisés, mélancolie ambiante et electronica expérimentale.
 
Quatre morceaux, quatre langages — et pourtant, une évidence commune que chaque artiste formule à sa manière. Pour Don Turi, le socle est presque philosophique : « Il n’y a pas vraiment une seule esthétique [chez Lumière Noire], mais tous les projets ont une vraie singularité. Les artistes sont très libres dans leur manière de produire et de proposer leur musique, et je pense que c’est justement cette liberté qui nous rassemble. » Un constat que partage Awir, à sa façon : « Je suis très reconnaissant envers des labels comme Lumière Noire, parce que peu de labels ont encore l’enthousiasme — ou le courage — de sortir des trucs un peu barrés aujourd’hui, mais on en a besoin ! »
 

Le roster : quatre trajectoires, une même liberté

 
Awir, compositeur de bandes-son pour la danse et la vidéo en dehors de ses productions club, construit « Hatsukoi » comme un gqom qui refuserait d’en être un, en pleine conscience des questions d’appropriation culturelle : « Je ne suis pas très intéressé par l’idée de reproduire un genre : si je n’ai pas l’impression d’y apporter quelque chose, je ne vois pas bien pourquoi je le ferais. Surtout avec des genres venus de pays africains ou de la diaspora — en tant qu’artiste blanc, je ne peux pas juste « prendre ». » Sur son processus, il revendique une approche presque anti-méthode : « La planification, chez moi, c’est toujours minimal. […] Après, c’est à fond l’expérimentation et les accidents, toujours. Pour moi, la technique et l’expérience, ça veut juste dire être capable de mieux saisir ces accidents, de choisir plus vite entre eux. »
 
Clément ASWF, figure historique de la scène house et techno française depuis le début des années 2000 (le disquaire Dagroove, les soirées Kill the DJ aux côtés d’Ivan Smagghe, le duo Aswefall), situe la genèse de son morceau du côté de la littérature plutôt que du studio : « Le morceau est né un après-midi, alors que je lisais un poème d’un poète anglais adepte de l’imagisme, un courant pré-moderne qui privilégie l’impression brute et immédiate. Ces mots, restés imprimés dans mon esprit, sont devenus le point de départ de ma production, qui demeure minimale, lancinante et déambulante. » Sa relation avec CHLOÉ, elle, remonte à l’âge d’or de la house française : « C’est à ce moment-là que Chloé a débarqué avec son maxi Erosot […]. Je suis tombé amoureux direct. […] Me retrouver sur Lumière Noire après tant d’années, c’est un peu comme retrouver une amie d’enfance : on n’a pas besoin de se parler, on se comprend. »
 
Don Turi, résident à Gøre à Paris, explique « Time Signature » comme une respiration volontaire au milieu d’une période de production très orientée dancefloor : « Je voulais faire quelque chose qui reste assez axé club, mais qui soit plus doux dans les sonorités, un peu plus lent, avec un côté percussif sans être trop lourd ni trop sombre. […] C’est justement ce contraste qui définit le morceau pour moi. » Il décrit aussi un rapport très charnel à l’accident de studio : « Il y a systématiquement un moment où le morceau existe, où tout est plus ou moins là, mais où il manque encore quelque chose. Et ce quelque chose vient très souvent d’un accident ou d’une expérimentation que je n’avais pas prévue […]. Je crois que c’est souvent ce genre de petits détours imprévus qui apporte la dernière pièce au morceau. »
 
Neurotypique, dont le travail visuel irrigue aujourd’hui la direction artistique de CHLOÉ elle-même (via Shape Of The Unknown et son prochain live), construit « The Gates » autour d’un seul geste sonore poussé à l’extrême : « « The Gates » est vraiment marqué par le bruit de grincement que l’on entend tout au long du morceau […], comme il vient d’un feedback poussé au maximum, il avait un côté extrême que je trouvais intéressant de canaliser. » Sur sa manière de travailler, il refuse même le vocabulaire habituel de la production : « Personnellement je n’aime pas le terme de production, de performance, je joue. […] J’ai l’impression que pour ce type de morceaux la structure vient beaucoup du tracker que j’utilise, le Nerdseq. »
 

CHLOÉ : une identité qui tient à l’instinct, pas au son

 
Fondatrice et curatrice de Lumière Noire, CHLOÉ revendique justement cette absence de ligne stylistique imposée comme principe fondateur : « Je pense que l’identité du label vient davantage d’une sensibilité que d’un son particulier. Il y a probablement des choses qui relient les sorties entre elles, mais je ne veux pas les définir à l’avance. C’est assez instinctif. […] Je veux que Lumière Noire reste imprévisible. » Une philosophie qu’elle applique directement au choix des artistes qu’elle invite : « Sur Flash Vol.3, tous les artistes […] viennent de mondes assez différents, mais je sens que leurs morceaux peuvent coexister. »
 
La série Flash, elle, est pensée comme le format le plus direct de cette logique : « J’aime l’idée d’une série simple, spontanée et régulière, qui me permet de faire venir sur le label des artistes que j’aime avec un seul morceau, sans forcément devoir sortir un EP complet. Chaque volume existe indépendamment et reflète simplement ce qui attire mon attention à ce moment précis. » Quant à l’avenir du label, CHLOÉ trace une ligne claire entre croissance et fidélité à l’instinct : « Ça ne m’intéresse pas particulièrement de rendre Lumière Noire « plus gros ». Ce qui compte pour moi, c’est de garder le plaisir de sortir de la musique que j’aime. Pour moi, grandir ne veut pas forcément dire sortir plus de disques, mais continuer à ouvrir de nouvelles possibilités. »


À propos d’AWIR :

 
Figure touche-à-tout de la soul électronique, Awir s’est fait connaître pour des compositions introspectives qui évoquent aussi bien Frank Ocean que Thom Yorke ou James Blake. La culture club et l’univers de la danse occupent pourtant une place tout aussi centrale dans son travail, comme un espace d’inspiration et de liberté créative qu’il n’a jamais quitté.
 
Danseur de formation, il conçoit le mouvement et la musique comme une seule et même matière — une conviction qui irrigue son sens du rythme, pensé pour bousculer celles et ceux qui écoutent comme celles et ceux qui dansent, en studio comme derrière les platines.
 
Peu attaché aux frontières entre les styles, il circule librement entre UK garage, batida, grime, amapiano, bass music et sonorités afro-électroniques, avec un objectif simple : faire transpirer la salle entière.
 

À propos de Clement ASWF :

 
Derrière le nom de scène Clement aswf se cache Clément Vaché, DJ, producteur et directeur musical, l’un des pionniers de la toute première génération rave en France.
 
Son parcours démarre au début des années 1990 au sein de La Tribu des Pingouins, collectif précurseur qui a contribué à écrire les premières pages de la culture électronique française. DJ et promoteur, il s’implique dans les festivals Boréalis, qui feront découvrir au public hexagonal des noms devenus incontournables : The Orb, Underworld (pour leur toute première date en France), Jeff Mills, Laurent Garnier, The Chemical Brothers, Daft Punk, Andrew Weatherall ou encore Autechre.
 
À la fin des années 1990, direction Paris, où il ouvre le disquaire Da Groove, puis Da Phonics — deux adresses qui deviennent vite des repères pour toute une génération de DJs, de producteurs et de passionnés. Dans le même temps, il crée le label Tropism et anime l’émission Grand Sud sur Radio Nova, participant activement à faire émerger et connaître de nouvelles scènes électroniques.
 
Au début des années 2000, il officie en résident aux côtés d’Ivan Smagghe lors des soirées Kill the DJ au Pulp, l’un des moments charnières de la scène parisienne. Il fonde ensuite le duo Aswefall avec le musicien suédois Leo Hellden : leur premier album, Bleed, paraît en 2005 chez Kill the DJ Records et Tiger Sushi, avec des remixes de Chloé, Optimo et Der Schmeisser, et marque durablement le revival électro français des années 2000.
 
Plus de trente ans après ses débuts, porté par la même curiosité et la même ouverture musicale, il est aujourd’hui directeur musical pour les agences Music Work et Syncwave, où il conçoit des identités sonores pour une vingtaine de marques de luxe à l’international — stratégie musicale, sound design, expériences audio immersives pour certaines des plus grandes maisons de mode du monde — tout en poursuivant DJing et production sous le nom de Clement aswf. Il prépare actuellement un nouvel EP d’Aswefall avec Leo Hellden (Camp Claude, Tristesse Contemporaine).
 

À propos de Don Turi :

 
Batteur de formation devenu producteur prolifique, Don Turi façonne une techno minimale à la fois puissante et hypnotique, nourrie par Detroit, Berlin et ses racines italiennes. Grooves profonds, textures acides et hooks tranchants composent un son organique, jamais figé.
 
Son catalogue s’est construit sur des labels comme Get Physical, Kitsuné, Citizen Records (Vitalic), Bordel Records (Scratch Massive), Modular States, IAMT, Chlore, Autektone (T78), et plus récemment Skryptöm (Electric Rescue).
 
Sur scène, il se produit en live avec son setup hardware, un format qui l’a mené sur des festivals comme Panorama, Les Nuits Soniques, Les Rockomotives, Les Nuits Secrètes ou Les Bars en Trans, en parallèle de sets DJ dans des salles telles que Le Rex Club, Phantom, KM25, Glazart, La Sirène, Le Bikini, L’Autre Canal ou La Coopérative de Mai.
 
Depuis 2025, il est résident à Gøre, l’un des clubs underground qui comptent à Paris, où il continue d’affûter sa signature : une techno sombre, vivante, pleinement habitée.
 

À propos de Neurotypique :

 
Derrière Neurotypique se trouve Sébastien Mercier, musicien électronique installé en région parisienne et cofondateur du collectif RiCO, consacré aux synthétiseurs modulaires.
 
Tout commence en 2018 sur YouTube : encore graphiste de métier, il y documente, le soir après le travail, ses premières expérimentations sonores sous forme de sessions hardware improvisées. Plus de 150 vidéos, un collectif fondé et des dizaines de concerts plus tard, cet esprit amateur reste le cœur de sa démarche — la musique d’abord comme exutoire personnel, dont certains morceaux finissent par prendre une forme aboutie.
 
Artiste indépendant depuis 2023, il a élargi sa pratique à la création visuelle : visuels, performances live et pochettes d’album pour d’autres artistes, en plus d’œuvres audiovisuelles, d’installations et d’expositions menées sous son propre nom.
 
Il a notamment collaboré avec Étienne de Crécy, Canblaster, Chloé, Soyoon, Ouai Stéphane, Dylan Dylan, PAX ou encore Lunice, et signé des visuels live pour plusieurs artistes et festivals, dont We Love Green et Peacock Society.
 
En parallèle de son travail personnel, il s’implique dans la communauté créative en organisant les meetups TouchDesigner de Paris, en donnant des ateliers et des cours, et en produisant des tutoriels en ligne autour de ce langage de programmation visuelle.


Commander/streamer la compilation Flash Volume 3 avec AWIR, Clement ASWF, Don Turi, Neurotypique via Lumière Noire Records

 

 
Tracklist de Flash Vol. 3:

01. AWIR – « Hatsuko »
02. Clement ASWF – « Music Is A Stranger Without A Name »
03. Don Turi – « Time Signature »
04. Neurotypique – « The Gates »
 
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Clement ASWF:
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